Dans une carrière remplie de casse-têtes, de marginaux excentriques, d’insaisissables volatiles, de parodies d’eux-mêmes dans le miroir craquelé, et d’autres voyageurs assortis dans les recoins du comportement humain, la comédie noire surréaliste « Dream Scenario » présente à Nicolas Cage le dernier défi qu’il n’a pas encore réussi à relever : incarner l’homme le plus normal au monde.

Paul Matthews, professeur de zoologie, façon Mister Cellophane, passe généralement inaperçu. Il tente désespérément d’attirer l’attention de ses étudiants avec des blagues ringardes et son enthousiasme de nerd pour les merveilles évolutives des rayures des zèbres. À la maison, ses filles lui accordent parfois une existence sans lever les yeux de leurs téléphones, et sa femme (Julianne Nicholson, dans son deuxième rôle de l’année en tant que Janet, une femme systématiquement déçue par les défauts du sexe opposé) le taquine affectueusement pour sa verbosité maladroite. Rien de remarquable chez ce schlemiel de routine, jusqu’à ce qu’il commence à apparaître de façon inexplicable dans l’esprit de parfaits étrangers et réalise à quel point la célébrité peut rapidement se transformer en mépris public.

Au début, il se contente de rôder en marge et de déambuler dans des milliers de rêves à travers le monde, devenant ainsi l’une de ces personnalités de mème du jour au lendemain, célèbre pour être célèbre. Paul, doux et timide, n’a que peu de volonté de nourrir son profil grandissant, jusqu’à ce qu’il réalise que cela pourrait aider son livre à venir sur la psychologie des insectes (l’« ant-elligence », comme il l’a baptisée) à décoller, et tente de rediriger sa notoriété vers un succès sans rapport. Il s’apprête à vivre le retournement de situation du siècle, et en chemin, l’académicien recevra une leçon humiliante sur les vicissitudes changeantes de la célébrité ainsi que sur les indignités nécessaires pour la maintenir. Avec son talent pour démonter avec dextérité cette culture sans scrupules qui cultive, digère et se débarrasse rapidement de ses actes de nouveauté, le scénariste-réalisateur Kristoffer Borgli ne se fait pas l’avocat de l’internet, mais préfère le ridiculiser avec une ironie crue, presque humoristique.

La participation d’Ari Aster en tant que producteur permet de comparer le film à « Beau Is Afraid », une autre histoire parallèle de tribulations d’un homme insignifiant à la merci d’un univers qui ne cesse de s’acharner sur lui, avant que les critiques n’aient la chance de le faire. Cela nous permet de pointer vers « Election », qui partage le diagnostic constant et clinique sur la façon dont l’ego transforme les mâles bêta en lécheurs arrogants. Après une réunion avec des employés sans âme d’une agence de publicité (Michael Cera et Kate Berlant, leur humour sarcastique est une excellente complémentarité à la comédie gênante moqueuse), Paul ne ressent que du dégoût vis-à-vis de leur proposition d’utiliser sa capacité à faire de la publicité pour Sprite, bien qu’une assistante (Dylan Gelula) attire son attention en avouant qu’il fait bien plus que se tenir là dans ses rêves. Leur rencontre douloureusement inconfortable plus tard dans la nuit nargue Paul par son incapacité à profiter des gains de sa nouvelle renommée, et se termine par la punchline la plus évidente et la plus pathétique du film.

Alors qu’il sent sa propre pertinence s’estomper, son équipe de gestionnaires de marque suppose à juste titre qu’il lui reste toujours le plan de secours de se tourner vers l’extrême droite, un refuge où les parias du courant dominant peuvent s’accrocher à un public plus restreint mais solide. Après ce coup pertinent, la parabole décalée de Borgli perd un peu de son élan en passant du concept abstrait de l’annulation – une expulsion de l’esprit de tous – au phénomène réel. À la grande irritation de Paul, il découvre que ses fans de moins en moins admiratifs le jugent en fonction de leur idée de lui pendant leur sommeil, plutôt que de ses actions durant les heures de veille. On retrouve des nuances de cette affirmation peu reluisante dans « I Love You, Daddy », le film inédit et non diffusable de Louis CK, selon lequel personne ne sait vraiment quoi que ce soit sur qui que ce soit, donc ils devraient se mêler de leurs propres affaires. Mais Paul est une équation qui ne se résout pas si facilement. S’il a raison de se plaindre du fait que le terme « traumatisme » est trop souvent utilisé comme un moyen de tout excuser, sa manière venimeuse de s’exprimer fait de lui un vieux grincheux.

Paul obtient ce qu’il mérite, d’abord de manière positive, rapidement suivie d’une tournure négative, tout comme ses malheurs causés par des forces indépendantes de sa volonté deviennent progressivement de sa faute. Entre tragédie et satire, Borgli fait de cet ignorant instruit le symptôme de la laideur des temps modernes, ce qui convient parfaitement à un cinéaste dont le dernier film suivait une femme dont la peau pourrissait pour obtenir une certaine reconnaissance. Ici, les déformations sont celles du caractère, un glissement moral qui sert également d’avertissement adouci par les absurdités ridicules. Personne ne peut prospérer en vivant pour l’exposition.