Réseaux sociaux, vente ambulante… le nouveau visage du commerce de cigarettes en France › - 1

Les opérations se suivent et se ressemblent. Il ne se passe pas une semaine sans qu’un article sur une nouvelle campagne contre le trafic illicite de cigarettes ne paraisse dans la presse régionale. Dans le Finistère Brest, lundi 14 novembre, les douaniers ont saisi 550 cartouches à bord d’une voiture. Dans la nuit du 22 au 23 octobre, entre l’Ariège et la Haute-Garonne, la brigade des douanes de Frouzen intercepte 972 blocs de cigarettes (soit 9 720 paquets). Mi-octobre à Ayr, les gendarmes ont mis la main sur 7200 blocs de cigarettes contrefaites et 135 kilogrammes de tabac, ainsi que 250 grammes de cocaïne et plus de 13 kilogrammes de résine de cannabis, liquidant le réseau international qui s’est développé entre le département et Belgique. Au début du mois, l’équipe de recherche de Palaiseau à Esson a saisi 1 500 cartouches de cigarettes contrefaites, ainsi que 212 kg de résine de cannabis et plus de 300 000 euros. Cette augmentation de l’activité douanière peut être attribuée, en partie, à la contrebande de cigarettes provenant d’un éventail de plus en plus diversifié de sources. Le rapport parlementaire estime la consommation à 14 à 17 %, et selon le dossier KPMG financé par les cigarettiers, à 35 %, mais l’évolution de ce phénomène est encore très difficile à quantifier.

Quant aux douanes, les chiffres montrent certainement une croissance. Entre 2020 et 2022, 1 046 tonnes de tabac ont été saisies, ce qui représente une cinquantaine de cas quotidiens signalés en France. Fin août, 464 tonnes de cigarettes ont été interceptées, alors qu’en 2021 elles n’étaient que 402. Une augmentation paradoxale, car la consommation de tabac dans notre pays est en chute libre depuis le début du siècle. Les ventes légales de cigarettes ont chuté de 57 % entre 2000 et 2020.

Médias sociaux et vente de rue

Cette baisse est en grande partie due à la hausse des taxes sur les produits du tabac, dont la plus récente a eu lieu entre 2017 et 2019, entraînant une baisse de la consommation pouvant aller jusqu’à 24 % en 2019. Cela n’empêche pas le tabagisme en France d’être élevé. par rapport au tabagisme dans d’autres pays. l’Union européenne, bien que les ventes soient relativement faibles. Comment expliquer ces faibles ventes si la consommation de tabac reste relativement élevée ? Une partie de l’explication se trouve du côté du marché illégal : selon l’Observatoire français des tendances des drogues et des toxicomanies, en 2018, un cinquième des consommateurs (22 %) n’achetaient pas de cigarettes par l’intermédiaire de buralistes.

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Ce phénomène s’est accru ces dernières années. Le confinement a poussé certains fumeurs à utiliser des moyens parallèles, comme principalement les réseaux sociaux tels que Snapchat ou les groupes Facebook, ou les vendeurs de rue. Cette « vente en bordure de rue », devenue très médiatisée dans plusieurs villes ces derniers mois, est encore « limitée à quelques zones des centres-villes », explique le rapport de l’OFDT, ou à certaines sorties de métro. Une partie de cette consommation est motivée par un argument économique : la hausse du prix d’un paquet de cigarettes – plus de 10 euros – conduit certains fumeurs moins aisés à se tourner vers les contrefaçons – le prix oscille entre 3,5 et 5 euros le paquet. « Il ne faut pas non plus oublier, quoique dans une moindre mesure, l’effet d’opportunité : les consommateurs achètent des colis aux marchands ambulants parce que c’est plus pratique ou plus rapide », explique Mathieu Zagrodsky, chercheur en sécurité nationale et auteur d’une étude financée par le cigarettier. Philip Morris sur le commerce illicite de cigarettes pour la Political Innovation Foundation.

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« Une activité criminelle assez lucrative »

De plus, les trafiquants de cigarettes sont moins punis par la loi que les trafiquants d’autres substances. « La vente illégale de cigarettes est une activité criminelle assez lucrative car les risques criminels auxquels sont confrontés les trafiquants de drogue sont relativement faibles par rapport aux risques liés à la vente de drogue », explique le sociologue David Weinberger, spécialiste du trafic de drogue et chercheur associé à Iris. Alors que la peine pour trafic de drogue peut aller jusqu’à vingt ans de réclusion criminelle et 7,5 millions d’euros d’amende, la peine pour trafic de cigarettes est moindre, bien qu’alourdie. Celle-ci peut aller jusqu’à dix ans de prison, lorsque les fraudeurs encourent des amendes allant de 2 000 à 500 000 euros.

Moins punissable que la drogue, le trafic de cigarettes est un réseau de longue date du crime organisé, enrichissant à la fois les « French connections » et les mafias italiennes. Aujourd’hui, le marché illégal est divisé en trois grandes catégories. D’abord, « des cigarettes contrefaites visant à imiter illégalement des marques vendues en France », poursuit le chercheur. Ensuite, il y a les « cheap whites », ou « illégal whites », qui sont des cigarettes avec des marques déposées dans certains pays mais pas dans le reste de l’Europe. … Enfin, de contrebande, c’est-à-dire de véritables cigarettes achetées dans un pays à faible fiscalité, qui traversent ensuite la frontière en dépassant la limite légale.

Des réseaux plus organisés

Plus diversifiés, les réseaux actuels sont aussi mieux organisés que ceux d’hier. « Traditionnellement, de nombreuses cigarettes de contrebande venaient du Maghreb et étaient illégalement distribuées pour être revendues en France », explique Mathieu Zagrodsky. « Depuis 2019, le faux s’est partiellement déplacé vers l’Europe, avec des usines en Pologne, en Ukraine, en Arménie ou en ex-Yougoslavie. De plus en plus de points de production sont également créés en Belgique et aux Pays-Bas. Les centrales sont plus proches de la France lorsqu’elles ne sont pas installées directement sur le territoire. Mi-septembre, le village de Poincy en Seine-et-Marne est devenu le théâtre d’une opération douanière de démantèlement d’une usine souterraine de cigarettes. Un grand entrepôt de 400 mètres carrés abritait 28 machines conçues pour créer une production illégale.

Dès lors, une partie de la consommation française doit être associée au marché parallèle, dont l’appréciation reste particulièrement floue. Comme le note un rapport parlementaire rédigé par les députés Eric Werth et Zivka Park, diverses études « conduisent à des estimations que c’est entre 15 et 30% des ventes des ventes totales ». Dans le même temps, KPMG mène depuis une décennie une évaluation financée par les fabricants de tabac, dont le géant du secteur Philip Morris. Selon cette dernière, en 2021, plus d’un tiers (35 %) des cigarettes consommées en France ont été achetées hors circulation légale. Cependant, la méthodologie de ces études est régulièrement remise en cause, notamment par les associations de consommateurs. « Il faut aussi tenir compte du fait que les exonérations douanières ne s’appliquent pas forcément au seul marché français. Certaines des cigarettes saisies sont également en cours d’acheminement », a déclaré François Topart, chargé de plaidoyer au Comité national de lutte contre le tabac.

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3 milliards perdus par l’Etat

Problème de santé publique, la contrebande de cigarettes cause également un préjudice financier à l’État à hauteur de 2,5 à 3 milliards d’euros par an, dont 500 millions d’euros de TVA impayée. Ainsi, l’exécutif manifeste sa volonté de lutter contre ce marché parallèle. Lors de la convention annuelle de la Confédération du tabac, qui s’est tenue les 20 et 21 octobre à Paris, le ministre des Comptes publics Gabriel Attal a expliqué qu’il était « déterminé à lutter sans relâche contre le trafic illicite de tabac ». Dans le cadre de ce plan, qui doit être présenté plus en détail début décembre, la douane sera équipée de « 9 nouveaux scanners mobiles de nouvelle génération », portant le nombre à « 20 d’ici fin 2025 ».

« Deux scanners industriels » seront ajoutés au dispositif pour « améliorer le contrôle des colis postaux et des envois express ». Des « équipes antitabac de la ville » comme celle déjà mise en place à Lyon « vont s’attaquer aux organisations criminelles et mener des opérations de grève ». Enfin, « la cellule cyber-douane sera décentralisée et élargie aux services d’enquête locaux ». Défi : mieux suivre les ventes illégales sur les réseaux sociaux pour que rien ne passe.

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