Bienvenue dans l'économie du chaos par Nicolas Bouzou - 1

Peut-être vivons-nous la fin de la mondialisation libérale, ce qui serait une mauvaise nouvelle. Mettons-nous d’accord sur les termes. La mondialisation libérale était motivée par des décisions certes politiques, mais poursuivaient des objectifs économiques. Il s’agissait d’accroître les échanges de biens et de services et les investissements financiers pour rendre l’économie plus efficace.

En définitive, cette politique, menée notamment sous l’égide multilatérale de l’Organisation mondiale du commerce, s’appuyait sur la théorie de l’avantage comparatif de l’économiste britannique David Ricardo (1772-1823), selon laquelle les pays auraient intérêt à se spécialiser dans ces domaines dans lequel ils sont les meilleurs. , et importent ce dont ils ont besoin en retour.

Il y a de nombreuses leçons à tirer de cette période de l’histoire économique qui a débuté dans les années 1950 et s’est achevée avec la pandémie de Covid. Ainsi, cette mondialisation a plus profité aux pays pauvres qu’aux pays riches (les inégalités mondiales ont été réduites) ; pour les plus riches, elle profite aux consommateurs par la baisse des prix industriels, mais exerce une pression sur les salaires des ouvriers ; conjuguée au progrès technologique, elle a provoqué un exode rural intense qui a contribué à un sentiment d’abandon rural… Cette politique de libre-échange a entraîné de grands progrès, qui ont à leur tour entraîné des effets néfastes dans les pays développés. Ce monde n’est pas parfait, mais son mérite réside dans le fait qu’il considère la prospérité économique et le bien-être social comme des objectifs légitimes, malgré les difficultés à les atteindre.

De l’économie de la paix à l’économie du chaos

Le monde dans lequel la pandémie nous a entraînés, puis la guerre, est différent. Nous sommes passés d’une économie de paix à une économie de chaos, soumise à des événements massifs et imprévisibles. Les variables sont devenues des mécanismes d’ajustement des chocs non économiques. Ainsi, les aides distribuées par les États pour lutter contre les conséquences de la pandémie ont provoqué une explosion de la dette publique, largement monétisée par les banques centrales, ce qui a créé les conditions de l’inflation. La politique chinoise zéro Covid entrave sa production, qui génère généralement environ un quart de la valeur ajoutée industrielle mondiale.

La sortie chaotique de ces politiques de santé publique plonge l’industrie chinoise, et donc les chaînes de valeur mondiales, dans un autre type d’incertitude. L’agression russe en Ukraine oblige les pays occidentaux à développer des stratégies de réarmement coûteuses. Les sanctions occidentales les ont également privés de 10 à 15 % de leurs approvisionnements en matières premières. C’est à cause de l’agression russe que les États-Unis ont décidé d’assouplir leur blocus du pétrole vénézuélien, une bouffée d’air frais bienvenue pour ce pays ravagé par l’idéologie révolutionnaire de gauche. Un éventuel blocus de Taïwan par la Chine priverait le monde des deux tiers de ses besoins en semi-conducteurs… On pourrait multiplier les exemples de changements majeurs provenant non pas du cycle économique capitaliste lui-même, mais des bouleversements géopolitiques.

Ce changement appelle trois remarques. Premièrement, la prévision devient plus que spéculative. En 2008, il était difficile de prévoir la pire crise bancaire depuis 1929. Aujourd’hui, il est encore plus difficile d’avoir une idée de la façon dont l’opinion publique chinoise peut influencer la politique de Pékin sur les visas en provenance de Taïwan. Deuxièmement, il est temps pour les breaks. Dites-le à vos enfants ! Friedrich Hayek, lauréat du prix Nobel en 1974, a souligné qu’un économiste qui n’est qu’un économiste est un désastre. Ce qui était vrai dans la première moitié du XXe siècle est à nouveau vrai. Le travail d’analyse économique doit être basé sur une compréhension du capitalisme, de la science, de la technologie et de la géopolitique. Raymond Aron, Jean-François Revel : revenez !

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Troisièmement, les démocraties libérales jouent un rôle de stabilisation économique qui va au-delà de l’action fiscale et monétaire. Le réinvestissement de la France dans le nucléaire, l’engagement de l’Europe dans la fabrication de semi-conducteurs ou encore la stratégie de réindustrialisation des États-Unis sont autant de moyens de contrer les effets de ces bouleversements géopolitiques. Nous ne reviendrons pas de sitôt à l’époque de la mondialisation libérale, mais nous devons contribuer à stabiliser nos économies jusqu’à la fin de ce cycle de violence géopolitique.