Pourquoi les pénuries de médicaments pourraient (encore) augmenter en France - 1

Le pic d’infections lié au Covid-19 exacerbera-t-il les pénuries de paracétamol et d’analgésiques en Chine ? Pour répondre aux besoins de sa population, Pékin a réquisitionné certaines usines et restreint les exportations de médicaments. « En plus d’être elle-même en pénurie, la Chine est confrontée à des défis de production alors que les chaînes d’approvisionnement s’arrêtent », a déclaré à L’Express Anne Seinekier, directrice de l’observatoire de la santé mondiale à l’Institut des affaires internationales et stratégiques (IRIS). On parle de médicaments pédiatriques, notamment le paracétamol et l’amoxicilline. Au moins « 80 % des principes actifs, matières premières de nos médicaments, sont produits en Chine et en Inde », rappelle Rémy Salomon, président de la Conférence des présidents des commissions médicales du CHU.

Au cours des trente dernières années, la France a déplacé la production de nombreux médicaments vers les pays d’Asie du Sud-Est. « Pour le Dolipran, le principe actif est fabriqué en Asie, puis le conditionnement de ce principe actif (excipient, puis conditionnement) est réalisé par des fabricants du monde entier », explique Ann Senekier. Mais la machine à fabriquer des médicaments s’est arrêtée alors que la France subit depuis des semaines des tensions aiguës sur l’approvisionnement en médicaments pédiatriques et en paracétamol. « Selon la loi, les fabricants doivent conserver des stocks de deux mois. Mais tout le monde ne l’utilise pas », souligne le spécialiste. La crise sanitaire du Covid-19 et les effets secondaires de la guerre en Ukraine, notamment sur la conception du verre, du carton et de l’aluminium nécessaires au conditionnement des médicaments, ont bouleversé la chaîne de production.

Au bouleversement mondial s’ajoute un manque d’anticipation des industriels quant à la production de certains médicaments, indique Rémy Salomon : « Il y a eu moins d’épidémies ces deux derniers hivers parce que les gens respectaient les gestes. Du coup, les firmes pharmaceutiques qui ont forcé ces médicaments à fermer certaines gammes de produits ont vu que la demande était moins forte, sauf qu’il faut trois à quatre mois pour les rouvrir. Un autre argument avancé pour expliquer le manque de médicaments en France est la crise énergétique, « la production d’antibiotiques consomme beaucoup », explique-t-il.

« Un antibiotique n’est pas équivalent à un autre »

Quelles sont les conséquences pour le patient français ? Le patron d’une grande entreprise pharmaceutique a déclaré aux Echos le 21 décembre qu’il craignait des répercussions sur l’approvisionnement français en paracétamol et en ibuprofène d’ici un mois. Si la situation en Chine met à nouveau en exergue la question des pénuries de médicaments, les institutions seront sur leurs gardes pendant plusieurs semaines. En octobre, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a exhorté les pharmaciens et les médecins à limiter la consommation de paracétamol. Anne Senekier rappelle qu’il est possible de trouver des palliatifs au Dolipran comme l’Efferalgan si l’on souhaite faire baisser la température. « Pour les formes pédiatriques les plus touchées par les pénuries, les pharmaciens peuvent être amenés à faire des ajustements par rapport aux autres produits à base de plantes disponibles. Mais nous ne le faisons pas nous-mêmes ! elle continue.

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Cependant, une éventuelle pénurie d’amoxicilline, qui représente les deux tiers des prescriptions d’antibiotiques pour les enfants, pourrait être plus problématique. D’autant que les stocks s’amenuisent cet hiver en raison de la triple épidémie actuelle – bronchiolite, Covid-19, grippe. « En ce qui concerne l’amoxicilline, certaines formes pédiatriques ne sont plus disponibles, il faut donc composer avec des formes adultes », précise Rémy Salomon. A cette occasion, un certain nombre de recommandations ont été publiées sur le site de l’ANSM. Si jamais les formes adultes viennent à manquer, il sera difficile de les remplacer par un autre médicament. « Un antibiotique n’est pas égal à un autre, il a un spectre d’action très spécifique. Malgré cela, d’autres antibiotiques peuvent fonctionner, mais alors ce sera moins spécifique pour cette bactérie, ou alors il aura un spectre plus large… pour créer une antibiorésistance », insiste Anne Senequier.

Alors que la menace d’une pénurie de médicaments n’est pas nouvelle en France, Rémy Salomon pointe du doigt la responsabilité des choix politiques passés. En particulier, la stratégie de réinstallation a opéré pendant vingt ans, rendant le pays dépendant des géants asiatiques : « A la fin du XXe siècle, on produisait beaucoup plus de médicaments en France, mais leur production était moins chère ailleurs. De plus, l’industrie chimique est très polluante, comme le rappelle Antoine Flahaud, directeur de l’Institut genevois pour la santé mondiale, dans un de ses tweets : « Restaurer l’indépendance vis-à-vis de la Chine pour l’industrie pharmaceutique manufacturière sera difficile. Ce ne sera pas seulement une question de coûts de main-d’œuvre, mais aussi d’environnement.

Les délocalisations s’expliquent également par la non-rentabilité des génériques à prix de vente inférieur. C’est ce qui a conduit à la délocalisation de la dernière usine française de production de paracétamol en 2008. En décembre dernier, l’Allemagne a décidé d’augmenter les prix de certains médicaments pédiatriques afin de stimuler la production de molécules en Europe. « Je ne suis pas convaincu par la hausse des prix. Le médicament n’est pas un produit commercial comme les autres. Le pays doit être en mesure de sécuriser l’approvisionnement en médicaments de grand intérêt thérapeutique, quoi qu’il arrive », conclut Rémy Salomon. Mais peut-elle se le permettre ?