À la rencontre d’Alexis Nouaille, un pionnier du web qui transmet aujourd’hui son expérience d'entrepreneur - 1

On continue notre série d’article sur les entrepreneurs qu’on ne voit que peu dans les médias, aujourd’hui, c’est un profil assez discret, Alexis Nouaille. Gennevilliers, début février 2026. Le RER C déverse ses voyageurs pressés sur le quai, avant que le froid de l’hiver ne les disperse dans les rues calmes. Quelques minutes de marche suffisent pour atteindre le quartier résidentiel où Alexis Nouaille s’est installé il y a peu. Loin de l’agitation parisienne, sa maison, une bâtisse sobre aux volets bleus, offre un cadre paisible à cet entrepreneur qui a passé plus de vingt ans au cœur du bruit des cultures urbaines et du digital.

Alexis m’accueille avec un sourire chaleureux et un café chaud en ce début février c’est sans refus. Dans le salon, on retrouve des traces de son parcours : quelques vinyles de rap français des années 2000, un setup informatique customisé, mais aussi des livres sur la creator economy, le marketing digital et l’entrepreneuriat. On s’installe autour de la table basse. L’interview commence.

À la rencontre d’Alexis Nouaille, un pionnier du web qui transmet aujourd’hui son expérience d'entrepreneur - 3
Sa complile de vynile de rap

Bonjour Alexis, merci de nous recevoir chez toi à Gennevilliers. Pourquoi avoir choisi de t’éloigner du centre de Paris, là où tout semble se passer pour les entrepreneurs du digital ?

Alexis Nouaille : « J’avais besoin de calme pour réfléchir. Après des années de rush, bureaux, tournages, réunions, nuits blanches de taff, je voulais un endroit où poser mes idées sans distraction permanente. Gennevilliers reste hyper connecté : Paris, La Défense, les aéroports sont à deux pas, mais ici, c’est humain. On entend les oiseaux, les enfants qui jouent. Pour accompagner les créateurs et les entrepreneurs d’aujourd’hui, c’est l’idéal. »

Revenons aux débuts. Début 2000, tu lances avec Fif et Amadou un média dédié au rap : Booska-P, qui est devenu une référence absolue. Comment est née cette idée ?

« On a lancé officiellement le 31 octobre 2005, mais l’idée trottait déjà depuis presque un an. À l’époque, l’internet français pour le rap c’était quasi désert : quelques forums, des sites perso, il fallait lire la presse spécialisé sur papier… Fif faisait déjà des vidéos avec un artiste du 91, Ol Kainry. Moi, j’étais plutôt technique et internet : sites, streaming, players vidéo maison. On s’est dit qu’on pouvait créer un vrai hub : news, interviews, freestyles filmés dans les décors réels, clips exclusifs. On a commencé pour partager ce qu’on kiffait, sans imaginer l’impact que ça aurait. »

À la rencontre d’Alexis Nouaille, un pionnier du web qui transmet aujourd’hui son expérience d'entrepreneur - 5
À la rencontre d’Alexis Nouaille, un pionnier du web qui transmet aujourd’hui son expérience d'entrepreneur 9

Booska-P a explosé : millions de visites, vidéos virales avant même que YouTube domine en France. Qu’est-ce qui a fait la différence, selon toi ?

« L’authenticité et la proximité. On n’était pas des journalistes extérieurs qui “descendaient” dans les quartiers ; on y était. On filmait avec des caméscopes DV, on uploadait avec des connexions ADSL pourries, mais les artistes nous faisaient confiance parce qu’on respectait leur univers. On a été pionniers sur la vidéo longue, les freestyles vidéos, et on a bossé comme des fous sur le SEO avant que ça devienne un métier à part entière. Ça a tout changé. »

Tu as connu des périodes très intenses, avec Booska-P qui explosait puis sur 8s Productions. Y a-t-il eu un moment où tu as failli tout lâcher, et qu’est-ce qui t’a fait continuer ?

A Lire aussi  L'avertissement de Biden à Poutine : n'utilisez pas d'armes nucléaires

« Un exemple qui me vient en tete, c’est en 2007. Le site a connu une croissance folle, on passait à des millions de pages vues par mois d’un coup, ce qui était énorme à cette époque. Les vidéos, les freestyles, tout cartonnait. Mais techniquement, on se faisait virer d’hébergeur en hébergeur parce qu’on explosait les limites de bande passante. OVH, Dedibox, on changeait tous les deux-trois mois, on passait des nuits entières à migrer le site en urgence, à optimiser le code pour sauver les meubles. À un moment, on était complètement à bout, épuisés. J’ai vraiment failli tout arrêter. Ce qui m’a fait tenir, c’est la communauté : les messages des lecteurs, les artistes qui nous disaient que Booska-P était devenu leur quotidien, et l’équipe, les premiers collaborateurs. On s’est dit qu’on ne pouvait pas lâcher ça. On a tenu, on a professionnalisé l’infra, et ça a été le tournant. »

Le rap français des années 2000 était une culture très authentique, presque anti-système. En quoi cette culture a-t-elle façonné ta manière d’aborder l’entrepreneuriat, surtout dans un écosystème digital aujourd’hui dominé par les algorithmes et les plateformes ?

« Le rap m’a appris l’indépendance et la débrouillardise. À l’époque, les artistes se débrouillaient sans les majors, en direct avec le public , c’était une période où le rap n’était pas à la mode. Ça m’a marqué : ne jamais dépendre totalement d’un seul intermédiaire. Aujourd’hui, avec les algorithmes de YouTube, TikTok ou Instagram, c’est pareil : si tu mises tout sur une plateforme, tu es à sa merci. Moi, j’ai toujours poussé à construire son propre écosystème, avoir son site, sa newsletter, parler à sa communauté directe pour garder le contrôle. L’authenticité aussi : dans le rap, on sentait tout de suite quand c’était du fake. Dans la creator economy, c’est la même chose : les gens suivent ceux qui restent vrais, pas ceux qui courent après la tendance du moment. »

Après Booska-P, tu as créé 8s Productions, une boîte de production vidéo. Une suite logique ?

« Tout à fait. Booska-P nous avait appris la vidéo de A à Z : tournage, montage, diffusion, monétisation. Notre croyance, avec mes associés (différents de Booska-p) nous croyons fort à la créator économie, et pour ca il y a un gros besoin en contenu vidéo. L’expérience d’un média principalement basé sur la vidéo, et les forces de mes associés, qui maitrisent la communication et la création de vidéos, ne pouvait que découler sur une boite de prod. »

Et puis est venu le virage vers l’accompagnement. Aujourd’hui, tu aides des startups et des créateurs dans la creator economy. Pourquoi cette envie de transmettre tout ce bagage ?

« Parce que j’ai vu trop de talents incroyables se casser les dents sur des erreurs que j’avais déjà faites. Le SEO qui évolue sans cesse, les algorithmes qui te pénalisent sans prévenir, les stratégies de monétisation mal maîtrisées… J’avais accumulé des succès, des échecs, des pivots. Plutôt que de garder ça pour moi, j’ai choisi de le partager. Mon accompagnement dans l’accélérateur Cube, n’est pas celui d’un incubateur classique avec bureaux et cours théoriques fait par des gens qui sortent d’une école : c’est du mentoring concret sur la croissance organique, la monétisation, la construction d’audience durable, la gestion d’équipe. Je transmets ce que j’aurais aimé entendre à 25 ans. »

A Lire aussi  Voici 3 raisons pour lesquelles Jefferies voit un taux directeur supérieur à 4 % jusqu'à la fin de 2023 et une économie américaine résiliente

Pour un créateur qui démarre aujourd’hui, disons un jeune qui fait des vidéos ou du contenu sur TikTok/YouTube. Quel est le conseil le plus sous-estimé que tu donnes systématiquement à ceux que tu accompagnes ?

« Travaillez votre SEO et votre GEO et votre présence en dehors des plateformes sociales. Tout le monde se concentre sur l’algo du jour, le format viral, mais la plupart oublient que TikTok ou Instagram peuvent te couper le jus du jour au lendemain. Le conseil que je répète sans cesse : construisez votre maison à vous, comme je l’ai dit précédemment, avoir un site, une base e-mail. C’est moins sexy que 10 millions de vues en une semaine, mais c’est ce qui te permet de durer dix ans. Les créateurs qui explosent et disparaissent, c’est souvent parce qu’ils n’ont pas ça. »

Quelle est ta vision de l’entrepreneuriat en 2026 ? On parle beaucoup d’IA, de creator economy, de fatigue entrepreneuriale…

« L’entrepreneuriat reste fondamentalement le même : identifier un vrai problème et le résoudre pour des gens prêts à payer ou à s’engager. Les outils évoluent avec l’IA surtout, mais la discipline, l’écoute du marché et la persévérance restent les clés. La creator economy offre des opportunités folles aujourd’hui : n’importe qui peut construire une audience et la monétiser directement, sans passer par les intermédiaires traditionnels. Mais il y a aussi beaucoup de bruit et de concurrence. Mon conseil : créez du contenu utile et authentique, construisez patiemment votre communauté, diversifiez vos revenus. Les succès rapides existent, mais les vrais empires durent dix, quinze, vingt ans. Booska-P en est la preuve vivante. »

Un dernier mot pour les jeunes entrepreneurs et créateurs qui nous lisent ?

« Lancez-vous. Entourez-vous de gens qui ont déjà essuyé des échecs. N’ayez pas peur de pivoter, écouter le marché. Chaque étape m’a appris l’essentiel. L’échec n’est pas une fin, c’est du carburant. »

On termine autour d’un énième café. Dehors, la lumière décline sur Gennevilliers. Alexis me raccompagne à la porte, je reprend mon tram. Derrière son calme, on sent encore cette énergie qui l’anime depuis plus de vingt ans. Un entrepreneur qui, après avoir bâti des médias et des entreprises, choisit aujourd’hui de faire grandir les créateurs de demain. Une belle manière de boucler la boucle.