
Franz Kafka a écrit un jour : « Il est réconfortant que la discorde de ce monde semble n’être que numérique. J’avoue que je ne suis pas sûr de comprendre le sens de cet aphorisme, d’autant plus que le sens de l’adjectif « numérique » (zahlenmässig en allemand) a bien changé depuis l’avènement des ordinateurs et de l’intelligence artificielle. Je ne risquerai donc pas de faire dire à Kafka, mort en 1924, une chose à laquelle il n’aurait jamais pensé.
Nos cerveaux sont surchargés de communication
Pourtant, l’ambiguïté de cette phrase sonne comme une invitation à s’interroger sur l’impact des technologies numériques, qui façonnent de plus en plus l’organisation de nos vies et de nos relations. Ils modifient également notre lecture de la réalité en faisant circuler dans les mêmes canaux de communication des éléments appartenant à des registres différents : connaissances (scientifiques ou non), croyances, informations, opinions, commentaires et commentaires de commentaires, voire… canards. Les statuts respectifs de ces différents éléments, du fait qu’ils s’inscrivent dans l’intensité d’un même flux, se polluent inévitablement : comment distinguer le savoir de la croyance de telle ou telle communauté ? Commentaire, préjugé ? Information, mensonge ?
Jamais dans son histoire le cerveau humain n’a été exposé à un tel flot d’informations. Ils ne savent donc pas vraiment comment séparer les choses. Ils s’adaptent, dans la mesure du possible, à cette nouvelle forme d’ivresse qu’est la communication numérique, sans toutefois renoncer à leur réticence à voir la contradiction dans leurs produits, qu’il s’agisse d’idées, de jugements, de sentiments ou d’évaluations. Ainsi ils montrent une grande propension à déclarer vraies les idées qu’ils aiment, et à ne pas aimer les idées vraies si elles ne les aiment pas.
Plus l’objet technologique est complexe, plus son utilisation est simplifiée.
De plus, dans un monde aussi nouveau, lorsqu’il s’agit d’expliquer la science, cela ne nous aide guère qu’un des espoirs des philosophes des Lumières ait été cruellement trompé. Si, en compilant leur encyclopédie, Diderot ou d’Alembert ont décidé d’insérer de nombreux dessins et illustrations expliquant en détail le fonctionnement de nombreux objets techniques, cela tient à un principe qui semblait aller de soi : les objets techniques, devenant visibles et familiers, être implicitement des vecteurs de connaissances scientifiques ; Plus nous les rencontrons dans la vie de tous les jours, pensaient-ils, mieux nous connaîtrons et comprendrons les principes scientifiques qui les ont rendus possibles. Sans doute, sans aucun doute, il fut un temps où les gens instruits pouvaient comprendre tous les instruments et toutes les machines qui les entouraient. Dans Immortalité, Milan Kundera cite Goethe en exemple :[Il] il savait à partir de quoi et comment sa maison était construite, pourquoi la lampe à pétrole brûlait, il connaissait le mécanisme de sa longue-vue ; sans doute n’a-t-il pas osé faire des opérations, mais après en avoir visité plusieurs, il s’entendait bien avec le médecin qui le soignait. Le monde des objets était compréhensible et transparent pour lui (1).
Mais les encyclopédistes n’avaient pas prévu l’autre réalité qui allait peu à peu apparaître : plus un objet technologique est complexe, plus son utilisation est simplifiée. Ainsi, presque aucun d’entre nous ne peut dire comment fonctionne un ordinateur ou un téléphone portable, ce qui ne nous empêche pas de l’utiliser sans lire la moindre notice. Ainsi, certains objets techniques, qu’ils soient familiers ou extraordinairement complexes, finissent par masquer ou marginaliser les connaissances scientifiques dont ils sont pourtant une conséquence. Ces connaissances sont alors perçues comme pratiquement inutiles – inutiles en pratique – et donc simplement inutiles.
Plusieurs classements internationaux montrent que dans notre pays il y a un décrochage dans la maîtrise des connaissances mathématiques et scientifiques, surtout parmi la population jeune. En 2021, un test a été mené auprès des élèves entrant en sixième. On leur a demandé de mettre la fraction « moitié » sur une ligne graduée de 0 à 5 : seulement 22 % d’entre eux ont réussi. Mais cela n’empêche pas ceux qui n’ont pas réussi ce test d’utiliser toutes les fonctions de leur mystérieux smartphone aussi habilement que leurs camarades de classe.
(1) Immortalité, Milan Kundera. Gallimard, 1990
Etienne Klein est physicien, directeur de recherche au CEA et philosophe des sciences.

Grand fan de mangas et d’animes, je n’aime bien écrire qu’à propos de ses sujets, c’est pour ca que j’écris pour 5 minutes d’actus. Au quotidien de décortique, donne mes avis sur les différents épisodes et chapitres des mangas que j’aime lire.
